Décentralisation: quand le transfert des compétences aux Conseils Régionaux bousculent les dynamiques des pouvoirs dans les établissements secondaires (suite).

2- APEE : un volontarisme parental contrarié et détourné qui est à restaurer.

Assemblée générale de la plateforme des APEE de la Mifi en 2019

Estimées à 4,5 milliards de FCFA dans une étude réalisée dans la région de l’Ouest en 2017 par Zenü Network, ce sont aujourd’hui près de 34 milliards 334 millions, estimés sur la base d’un taux officiel moyen de 25000 FCFA par élève pour un effectif de 1 million 373 375 élèves dans le secondaire public, qui sont mobilisés chaque année. Ces ressources mobilisées par les APEE et destinées à pallier les carences financières de l’Etat dans la formation et l’éducation de la jeunesse, sont devenues aujourd’hui une rente et un fonds de commerce pour de nombreux acteurs qui s’y servent à pleines mains. Les fonds des APEE sont en effet au centre de toutes les convoitises.

Depuis quelques années et au fur et à mesure que les APEE se sont imposées dans le paysage scolaire du secondaire comme des sortes de machines à sous qui brassent chaque année d’énormes flux financiers, certains individus ont fait des fonctions de Présidents et de Trésoriers des APEE leur profession. La limitation des mandats à deux ans renouvelable une fois n’y a rien changé. Ils écument les établissements scolaires à la recherche d’un nouveau poste dès qu’ils ont été contraints, par la force des choses, à se retirer, à défaut de procéder à un jeu de chaises musicales. De leur côté, les responsables des APEE se plaignent du non remboursement par les chefs d’établissements des sommes empruntées pour préfinancer le fonctionnement des structures scolaires en début d’année scolaire, en attendant le virement par le Minesec des quottes parts résultant des frais exigibles payés par voie électronique depuis l’année scolaire 2018-2019. A ces acteurs directs que sont les responsables des APEE et les chefs d’établissement, il faut ajouter toutes les autres parties prenantes du système: Délégués régionaux et départementaux, personnels des services centraux et déconcentrés en visite de contrôle ou d’inspection dans les structures scolaires…

Comme des vautours !

Comme des charognes qui attirent les vautours, l’argent des APEE suscite la convoitise d’autres rapaces qui sont arrivés, imposant la loi du plus fort. Et parmi ces nouveaux arrivants dans la jungle scolaire, les autorités administratives dont certaines se sont érigés en « patrons » et PDG des APEE : « J’ai l’honneur de vous demander de bien vouloir convoquer l’Assemblée Générale du Lycée … pour le vendredi 27 novembre 2020 à 10 heures en vue de la désignation des parents délégués qui vont à leur tour mettre sur pied un nouveau bureau exécutif à la suite du scandale financier enregistré par le bureau sortant. Pour la circonstance, j’exige (souligné par nous) la présence effective de tout le bureau sortant…, » écrit le Sous-préfet d’un des trois arrondissements de la Mifi à Bafoussam. Cette tentative ayant fait long feu suite aux injonctions du Gouverneur qui lui a demandé de « surseoir à (son) initiative afin de permettre au bureau actuel d’arriver au terme de son mandat… », le même Sous-préfet a récidivé en avril 2021 en convoquant personnellement les assemblées générales des APEE de trois lycées qu’il a présidées, au mépris de la Circulaire N° 15/08/MINESEC/CAB du 19 août 2008 qui fait du représentant de l’autorité administrative aux assemblées générales des APEE un simple « observateur ». Cet exemple est illustratif de la situation dans tout le pays.

C’est dans le même registre, mais de manière plus vorace encore, que s’était inscrite l’Association des Responsables des APEE de l’Ouest (ARAPEE) et l’Association des Professionnels de l’Education (ASPEDUC) qui prétendaient, en violation flagrante de la règlementation sur la gestion des fonds des APEE, recruter, titulariser, former, employer et payer les enseignants vacataires de la région, sur la base du prélèvement obligatoire du tiers des fonds de chaque APEE, au prétexte angélique d’assurer un meilleur avenir professionnel et des conditions de vie plus décentes à cette importante catégorie de personnel. Idée louable s’il en fût, mais qui laissait transparaître par son amateurisme, une grosse arnaque cousue de fil blanc.

Des milliards comme enjeu…

Saisi par l’Organisation Nationale des Parents pour la Promotion de l’Education et le Développement (ONAPED), le Délégué Régional des Enseignements Secondaires pour l’Ouest n’était pas passé par quatre chemins pour dénoncer cette tentative de faire mains basses sur les fonds des APEE : « Tout en dénonçant à votre suite (ONAPED, NDLR) le caractère irrégulier de ces initiatives (…), j’observe d’une part que les textes actuellement en vigueur, qui encadrent le fonctionnement des APEE (…) prévoient que lesdits fonds sont essentiellement inclus d’office dans la rubrique « projet d’établissement » propre à chaque unité scolaire, et d’autre part que ces textes n’ont envisagé, ni une structure de coordination des APEE des établissements, ni la gestion d’une partie desdits fonds par une structure tierce, hors des établissements. En conséquence, la Délégation régionale veillera, dans son domaine de compétence, que la règlementation en matière de fonctionnement des APEE soit scrupuleusement respectée dans les établissements ».

L’on ne peut comprendre cet intérêt marqué de certains acteurs pour les APEE que sous le prisme des milliards mobilisés par les parents d’élève. Les batailles observées visent à en contrôler la gestion en se servant au passage.

Notons enfin que la contribution des parents d’élève au financement de l’éducation au Cameroun a été institutionnalisée par le décret N° 2001/041 du 19 février 2001 portant organisation des établissements scolaires publics et fixant les attributions des responsables de l’administration scolaire. Leur intervention est davantage formalisée et organisée par les Circulaires de 2008 fixant les modalités de fonctionnement des APEE. Cependant si depuis lors la contribution des parents n’a cessé de croître au point de supplanter parfois le financement étatique, force est de constater malheureusement que ce volontarisme parental a été détourné de son objectif initial au profit de voleurs en col blanc.

29 janvier 2024

Augustin NTCHAMANDE

Prochain article : La société civile au chevet des APEE (retour d’expériences)

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