Journée Mondiale des Enseignants : Récupération, banalisation et démobilisation

La Journée Mondiale des Enseignants a été victime de la mode camerounaise qui consiste à vider de son contenu toute occasion de réflexion ou initiative pouvant apporter un changement qualitatif. Analyse.

Au fil des célébrations, la Journée Mondiale des Enseignants (JME) au Cameroun a pris les mêmes contours que la Journée de la Femme du 8 mars ou celle du 1er mai consacrée aux travailleurs. Au départ, la JME était l’affaire des syndicats. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si on doit la première célébration de cette journée en terre camerounaise à l’aube des années 90 au début de leur activisme, notamment la Fédération de l’enseignement et de la recherche(FESER) avec son gros bras, le Syndicat national des enseignants du secondaire(SNAES). Les pouvoirs publics vont réagir exactement de la manière que lorsque ces syndicats ont commencé à donner de la voix : d’abord le mépris et l’indifférence, puis devant la mobilisation croissante, l’hostilité offensive. La célébration de Journée des Enseignants était alors perçue comme un moment de revendications que le gouvernement ne voulait pas entendre. Et pour ne pas les entendre, il faisait tout pour que l’événement passe inaperçu. Plusieurs formules ont été essayées : l’interdiction pure et simple de tout rassemblement public et de tout défilé des enseignants que l’on transformait du jour au lendemain en dangereux activistes politiques ; l’arrestation, la suspension de solde, l’affectation disciplinaire des syndicalistes ou l’appât de la promotion de certains pour en retourner en « collabos » ; le confinement de l’événement dans les établissements, chaque établissement étant appelé à célébrer l’événement dans son enceinte, tout en sachant que très peu seront capables de le faire, pour de diverses raisons. Enfin, c’est qui est en train de se vivre, la récupération en vue de la banalisation de ce qui devrait un moment important de réflexion sur la qualité de l’éducation, synonyme de l’avenir de la nation. Combien d’enseignants se sont attardés sur le thème ? Et le gouvernement (donc les ministres en charge de l’Education) que le thème interpellait en premier a-t-il reconnu et pris la mesure de ses responsabilités si l’école se meurt ? Car, il s’agissait véritablement de questionner ce que les pouvoirs publics font pour les enseignants.

Agir pour les enseignants avant qu’il ne soit tard

Voici ce que Madame Irina Bokova, Directrice générale de l’UNESCO, a déclaré à cette occasion : « Agissons pour les enseignant(e)s ! », telle est la devise de la Journée mondiale des enseignants 2012 que l’UNESCO célèbre avec ses partenaires, à savoir l’Organisation internationale du Travail, le PNUD, l’UNICEF et l’Internationale de l’éducation (IE). Agir pour la profession enseignante consiste à offrir une formation adéquate, un développement professionnel continu et une protection des droits des enseignants. En ce jour, nous demandons que les enseignants bénéficient d’environnements favorables, de formations appropriées de qualité ainsi que de « mesures de protection » de leurs droits et de leurs responsabilités …Nous attendons beaucoup des enseignants – ils sont à leur tour en droit d’attendre autant de nous. Cette Journée mondiale des enseignants nous offre à tous l’occasion d’agir. » On peut citer de nombreuses actions posées dans ce sens par le gouvernement camerounais qui déclare faire de l’éducation une priorité nationale. Mais le 5 octobre était l’occasion idoine de jeter un regard froid sur ce qui est fait et sur ce qui ne l’est pas encore. Or, il n’est même pas jusqu’au vocabulaire qui a changé, pas seulement dans la bouche des profanes : on parle désormais de la « fête des enseignants » ! Ce glissement sémantique a contribué à faire du 5 octobre, au mieux, une dangereuse diversion, au pire, un grossier piège dans lequel beaucoup d’enseignants sont tombés.

Pagne et bière

Désormais, un vulgaire commerçant dont on chercherait longtemps la moindre action en faveur de l’école a eu la géniale trouvaille de fabriquer « le pagne du 5 octobre », comme celui du 8 mars ! Voilà donc un capitaliste qui s’est adjugé le bon bout du 5 octobre en termes de gain, exactement comme cette cupide pratique des vendeurs de bière qui envahissent les veillées pour se faire de l’argent sur le dos amis des macchabées dont ils ignorent tout. On voit donc les enseignants, même marrons, arborer ce jour-là des pagnes estampillés de formules qui cherchent entre la raillerie de la condition de l’enseignant et le non sens.

Ils convergent vers des endroits qu’ils ont rarement décidés, pour suivre d’ennuyeux discours des autorités administratives qui se muent donneurs de leçons. Beaucoup de celles-ci reconnaissent ce jour qu’ils ont été enseignants dans leur vie avant de devenir ce qu’ils sont-une façon ironique de dire que l’enseignement ne peut être qu’une occupation transitoire, en attendant mieux…Mais enfin, puisque personne ne prête une oreille à cette logorrhée, cela passe comme un oiseau dans l’air. On entend quelques récriminations des rares enseignants qui ont gardé des bribes de militantisme syndical. Le folklore continue en certains endroits par des marches qui n’ont rien d’attrayant, les pas lourds, le regard hagard, les quelques messages sans inspiration rappelant davantage une procession des anciens combattants.

On n’a pas besoin d’effort particulier pour observer que les teachas n’ont plus le cœur à l’ouvrage. Même les plus jeunes, frais émoulus des ENIEG ou des ENS, avouent être entrés dans la corporation non par vocation, mais uniquement « pour avoir un matricule » . La « fête des enseignants » se termine dans les débits de boissons, si les établissements n’ont pas organisé des ripailles, pour lesquelles certains ont demandé aux enseignants de cotiser… Ironie de l’histoire, les élèves qui croisent leur enseignant en pagne après lui avoir lancé un « bonne fête monsieur/madame », s’empressent de lui demander de les « lancer » ou de leur « donner quelque chose » ; c’est ce jour-là aussi que chacun trouve qu’il doit demander à boire aux enseignants, parce qu’en temps normal, « les teachas sont très chiches ». La banalisation de la Journée des enseignants verse dans l’absurdité.

Au soir du 5 octobre 2012, on peut conclure que les vrais problèmes de l’école ont soigneusement été occultés. Pêle-mêle, citons la promotion collective dans le primaire qui fait avancer de véritables déchets qui ne savent même pas écrire leur nom, les mêmes cancres qui, aidés par leurs enseignant(e)s font 100% au CEP et scorent moins 03/20 à l’entrée en 6e du nouveau CES du village qui les recrute néanmoins, parce qu’il faut des « effectifs ». Citons ces établissements secondaires publics qui ont pour personnel enseignant majoritaire, des vacataires payés par la sueur des parents, pendant qu’une meute de responsables (surveillants généraux et censeurs) désœuvrés se tourne les pouces dans les « bureaux » ; véritable fait sans précédent dans les annales de l’école au Cameroun, l’inflation des responsables dans les établissements secondaires est en train de donner le coup de grâce à ce qu’il restait de l’école. Parce que les têtes de ces établissements sont devenues des positions de rentes accessibles au plus offrant, chacun de ces responsables fait le guet, « en attendant son tour», et les chefs en place le savent très bien, puisqu’ils évitent de trop bousculer leur collaborateur en faveur de qui tout peut basculer à tout moment.
Une Journée des enseignants, ça n’est quand même pas fait pour toutes ces considérations qui de toute façon n’empêcheront pas le Cameroun d’être émergent en 2035. Il y a plus sérieux. Au fait, « prof, la dernière, c’est où, le temps que tu m’expliques le réseau ? »

Ben N’diaye.
0 Commentaires

Laisser une réponse

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

NOUS CONTACTER

Merci d'utiliser le formulaire ci-dessous pour nous contacter.

En cours d’envoi

©2020 Zenu Network | Zenu.org

Vous connecter avec vos identifiants

Vous avez oublié vos informations ?