Aller à Bamendjou (suite et fin)

Une épreuve de nerfs et de patience

La route Bafoussam-Bamendjou est difficile. La suite du voyage à bord du Neghombè. Le retour sera incertain pour cause de pluie.
A peine sortis de la ville, un poste de contrôle de police. Ils sont quatre flics : l’un tient une herse rattachée à une corde, l’autre a un sifflet à bouche; un troisième , assis, mange des bananes mures.

A l’approche du car, un policier se met au milieu de la route, lève le le bras tandis qu’un coup de sifflet retentit. L car ralentit, tarverse le poste de poste de contrôle et s’arrête. Contrairement aux usages, le conducteur ne descend pas.

C’est un de ses assistants qui s’en va « pauser ». Quelques mètres plus loin, c’est la gendarmerie. Le même scénario recommence. Sauf que la « pause » des gendarmes est plus consistante : « Ils demandent 2000F alors qu’avec 500 ou 1000F, tu peux finir avec les policiers. Et c’est comme ça tous les jours », commente un habitué de la route.

Le bout bitume sur lequel le voyage a commencé cède la place au sol mouillé : on peut encore voir les traces des roues des véhicules qui ont patiné au point de se retrouver dans la rigole. Mais notre « Tout est grâce » semble tenir un peu plus la route, même s’il souffre sur les montées.

Les creuseurs de pierres de Bamougoum

Le deuxième poste de contrôle de la gendarmerie est installé sur un terre-plein aménagé par les creuseurs de pierre. La négociation est longue. Le conducteur reste toujours à bord, le moteur en train de ronfler. « S’il arrête le moteur, il va falloir tchouker pour que ça redémarre. En plus, ça n’a pas de bons freins», dit un passager.

La preuve, c’est qu’un des motor-boys a placé une cale en bois sous une roue. Un regard autour, et on se rend compte qu’on est dans zone rocheuse. En fait, le long de la route, le relief a pratiquement été modifié par les gigantesques trous creusés par les chercheurs de pierres.

Comme des orpailleurs, ils ont creusé partout, jusque devant des maisons qui menacent de s’effondrer. Ils ont tous les âges : des hommes du troisième âge à l’échine courbée et aux visages portant de puissantes rides ; des jeunes appariteurs aux volumineux muscles saillants à travers leurs haillons couverts de terre rouge ; des gamins d’à peine quinze, souvent avec les parents et qui semblent se plaire à cet exercice : creuser la terre pour déterrer des pierres à vendre.

Car à chaque pas, des tas de pierres s’amoncellent, attendant preneur. Le travail se fait essentiellement à la main avec des outils forgés : pioches, baramines, pelles, brouettes pour dégager la terre, masses et autres marteaux piqueurs. Un travail très demandant sur le plan physique. « C’est cette zone qui ravitaille Bafoussam en pierres utiles dans les chantiers de construction, commente un passager. Les pierres donnent de l’argent si tu as de la force pour creuser.

Il y en a partout ici. Si tu peux enlever les pierres et les concasser, à ce moment tu les vends en brouette et ça rapporte plus. Mais c’est plus pénible de concasser que de creuser ».
Pourtant des gamins, assis sur des amas de pierres, les concassent avec des marteaux qui manifestement sont trop lourds pour leurs frêles bras. Il se dit que des pierres concassées se vendent mieux, 2 à 3000F la brouette.

En fait, la pierre dans cette zone est un objet de valeur. Il suffit d’avoir des muscles, de la volonté et surtout une grande capacité d’endurance pour en creuser et vendre. Il y a de nombreux camions qui font la navette entre Bafoussam et les différents sites. Pour charger les pierres dans les camions, il faut aussi des muscles mais surtout de l’ingéniosité dont seuls creuseurs disposent.

Parce que ce n’est pas le premier venu qui est capable de soulever des blocs qui pèsent souvent jusqu’à 20 kilogrammes et de les lancer derrière un camion. « Creuser les pierres, ce n’est pas facile. Souvent tu ouvres un trou et tu tombes sur une roche compacte ». La technique la plus répandue consiste à faire flamber des pneus usés au-dessus pour les « ramollir ».

Mais il arrive que l’astuce ne marche pas et que la roche résiste : « Souvent tu brûles même dix pneus sur l’autre, ça te regarde seulement ».
Le creuseur doit alors se résigner, laisser la fosse béante et aller recommencer ailleurs.
Mais le plus grand risque que courent les creuseurs, ce sont les éboulements.

Certes, on ne signale pas que quelque creuseur de pierres de Bamougoum a été enseveli par un glissement de terrain qu’il a provoqué, on croise les doigts à voir les creuseurs de pierres s’activer dans des trous ou sous des versants abrupts de plusieurs dizaines de mètres. Et il y en partout. De véritables pièges à ciel ouvert qui menacent les habitations ou rendent de nouvelles constructions impossibles.

Qui ont dévasté les cultures et rendent désormais impossible l’exploitation des endroits abandonnés par la profondeur des fosses ou suite aux éboulements. Y a-t-il un quelqu’un qui s’émeut de cette situation ? Apparemment personne, parce que c’est le règne l’anarchie et de la débrouillardise.

Partout où il y a des pierres, les creuseurs ne se font pas prier. L’appât du gain se conjugue avec l’insouciance et le laxisme des autorités. Les seules complaintes qu’on entend sont celles des camionneurs qui se plaignent plutôt du rançonnement lors des contrôles de police et gendarmerie (qui décidément ne laissent rien passer !) tracassiers. Mais ils se consolent parce qu’ils répercutent le manque à gagner sur le prix du chargement. Autrement dit, c’est l’acheteur qui trinque.

Retour sur la route et dans le nghombé. Encore un autre poste de contrôle de gendarmerie : deux gendarmes, postés juste après le deuxième pont, au pied de la montée de l’hôpital de Njunang. Le car s’arrête et c’est un des assistants qui descend pour aller « pauser ». Cela ne dure pas. Il a plu toute la nuit et on voit les sillons tracés par les premiers véhicules serpenter sur la route et s’incliner vers les rigoles.

On comprend qu’ils ont patiné pour grimper la côte. Le conducteur est plutôt rassurant. « On peut monter sans problème, parce que le sol est déjà un peu sec ». Par mesure de prudence, il demande à ses deux assistants de tenir la cale en main et suivre le car à pieds. « Je vais lancer, si ça glisse, vous mettez la main ; si c’est fort, vous calez pour que les passagers descendent ».

Il fait ronfler le moteur un bon moment sur place, et engage la montée. Les passagers arrêtent de causer, comme si les bruits devaient faire patiner le car. Pendant une quinzaine de minutes que dure l’ascension, on n’entend que le ronflement caverneux du car, ballotté par les roues qui patinent et secoué par les cassis de la route. Le conducteur est obligé de manoeuvrer son volant, tantôt doucement, tantôt brutalement pour maintenir son engin en relatif équilibre.

Le car grimpe, de plus rapidement, au point d’obliger les assistants à courir sur la route boueuse et glissante qui retient leurs chaussures. Au sommet de la cote, le car ne s’arrête pas pour les prendre. Ils courent plus fort et s’accrochent sur l’échelle qui permet d’accéder à la galerie des bagages. Le premier va plus haut, tandis que le second, celui qui « gère » la cale de bois, a presque un pied par terre.

Sacs, cartons, fagots de bois empilés

Entrée chefferie Bameka. Un bruit assourdissant retentit sur un battant de portière. C’est l’assistant qui cogne ; un code pour demander au conducteur de s’arrêter, pour embarquer ou laisser descendre des passagers. Le conducteur freine, le temps pour son motor-boy de sauter par terre et de lancer la cale sous l’une des roues arrière. Deux passagers descendent.
Sur la galerie, l’autre assistant, debout, demande : « Vous avez des bagages ? » «Oui ! », lui répond-on, en lui indiquant des sacs et des cartons empilés. Celui-ci les soulève les uns après les autres et les envoie à son collègue au sol qui les dépose par terre. Encore un coup sur la portière, et le car reprend lourdement la route, en ronflant plus fort. Le gaillard resté au sol récupère la cale, rattrape le véhicule après quelques foulées et s’accroche de nouveau à l’échelle.

Le scénario va se répéter à tous les carrefours, à l’entrée des concessions de notables reconnaissables aux toits coniques, devant les échoppes, etc. A chaque fois, le car s’arrête, laisse entrer ou descendre quelqu’un, pendant les motor-boys font la manutention sur les bagages. Cela prend le temps qu’il faut qu’il pour charger ou renvoyer au sol des fagots de bois, des régimes de plantain, des sacs de provende, de maïs ou d’arachides, des animaux ou des corbeilles de volaille, etc.

C’est-à-dire beaucoup de temps. Ceux des passagers qui étaient hargneux au départ parce que l’on perdait du temps sont fatigués de se plaindre, ou alors se sont résignés. Un d’eux s’est même assoupi un moment, malgré le siège rugueux et les secousses. « On n’est jamais pressé sur cette route.

Parce que le problème peut surgir à tout moment », explique un passager, au moment les occupants d’un autre car SAVIEM lourdement chargé et stationné en plein milieu de la route s’activent pour assister le conducteur et ses assistants à changer une roue crevée. Vraiment, ils n’ont pas la grâce !

Après s’être délesté de plus de la moitié de ses occupants, le voyage s’achève sans arrêt. Enfin, un écriteau « Bienvenue à Bamendjou » sur le bord de la route annonce qu’on est presque arrivé. Le car remonte sur du bitume jusqu’à la gare routière. Neghombè est enfin arrivé au village. Lorsqu’il s’immobilise à la gare routière, le conducteur arrête le moteur.

À sa descente, un gendarme assis dans un débit de boission juste en face abandonne sa bière et vient à l’accueil : « Tout est grâce, pourquoi tu as traîné aujourd’hui comme ça ? » La conversation est amicale, mais la «pause» est de rigueur. Le conducteur fait appel à un de ses assistants qui lui remet un billet de 1000 F. Le gendarme empoche le billet crasseux en souriant.

Il se laisse aller à des conseils à son bienfaiteur à propos de la météo : « Il faut rentrer vite si tu ne veux pas passer par Batié ou Bansoa ». « Chef, vous me demandez de rentrer à vide ? », reprend le conducteur pendant qu’il fait les comptes avec son assistant qui jouait le percepteur. « Je vois que le voyage n’a rien donné et j’ai trop dépensé en route : trois contrôles ! » En fait il y en eu quatre, sauf si le billet tendu au gendarme de la gare routière de Bamendjou-qui entretemps est retourné à sa bière- était …un geste de grâce!

Malheureusement la météo est capricieuse parce qu’en ce mois de septembre la pluie ne se pas prier : il se met donc à pleuvoir des cordes. Le détour par Batié est inévitable. Le tarif augmente, pas seulement parce que le trajet est plus long mais parce que le conducteur estime qu’il va consommer plus de carburant et que les contrôles seront plus nombreux et plus tracassiers.

Ben N’DIAYE
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