INTERVIEW : Jean Philippe Rameau SOUKOUDJOU, Fo’o des Bamendjou :

« J’ai refusé de signer la motion de soutien et d’appel à candidature du Chef de l’Etat parce que je refuse de me laisser instrumentaliser »

Vous sortez Majesté d’une rencontre avec le nouveau ministre de l’administration territoriale,  rencontre au cours de laquelle vous vous êtes encore fait remarquer. Que s’est-il exactement passé?

Je reviens c’est vrai d’une réunion présidée par le ministre de l’administration territoriale. J’ai été  invité à cette rencontre par une note officielle que voici et signée par mon sous-préfet (note qu’il nous présente, Ndlr.)  Cette note officielle précisait bien qu’il s’agit d’une séance de travail.  Comme pour toute réunion bien organisée, on a fait circuler une feuille de présence à signer par tout le monde. Mais ce qu’il faut remarquer ici,  c’est que cette feuille de présence était doublée, la première page était sans entête.  C’est après avoir signé la dite page  que je me suis à grande surprise rendu compte que les feuilles suivantes avaient une entête dont l’objet était une motion de soutien  et d’appel à candidature  au chef de l’Etat. Chose qui n’avait rien à voir avec l’invitation officielle que j’ai reçue. L’ayant donc constaté, j’ai barré  mon nom sur la liste de présence et je suis sorti de la salle. Je dois dire que je ne suis pas contre cette motion de soutien, seulement je refuse qu’on me piège, je ne suis pas un enfant qu’on doit piéger. Voilà pourquoi je suis sorti de la salle après avoir barré mon nom. S’il s’agissait d’une motion de  soutien  et d’appel à candidature  du chef de l’Etat initiée  par les chefs  traditionnels et les élites de la région de l’Ouest, nous devions nous mettre ensemble pour la rédiger. Moi je refuse et je suis contre cette façon de procéder qui vise à faire des chefs traditionnels des irresponsables. Et pour ne pas me montrer irresponsable je suis sorti de la salle.

Comment ont réagi les autres majestés quand vous êtes sorti de la salle ?

Non je n’ai rien dit à personne. J’ai rayé mon nom sur la liste et je suis sorti.  Sans chercher à savoir ce que font les autres, j’ai pris mon véhicule et je suis parti. C’est sans doute bien après qu’ils doivent avoir constaté que je suis parti.

Pourquoi à votre avis on vous a caché l’objet réel de votre invitation ou pourquoi a-t-on voulu vous piéger comme vous le dites?

Non je considère  que c’est un piège pour moi et pas nécessairement pour tous les autres chefs traditionnels. C’est peut être une habitude et comme moi je ne fonctionne pas de cette façon je suis parti. Je considère qu’il s’agit pour moi d’un piège parce que si on voulait bien faire les choses, si on nous invitait pour une rencontre en vue de la rédaction d’une motion de soutien et d’un appel à candidature du chef de l’Etat, cet objet devait clairement figurer dans les invitations que nous avons reçues. Or l’invitation que j’ai reçue a en objet une simple séance de travail. Et parce que je ne suis pas de nature à me laisser instrumentaliser, j’ai décidé de partir pour ne pas donner une caution morale à ce genre d’acte  qui discrédite les autorités traditionnelles que nous sommes.

On se souvient il y a un peu plus d’un an, alors que vous organisiez une fête dans votre palais pour dire merci au chef de l’Etat pour avoir élevé au titre de grand cordon national, vous avez déclaré être resté égal à vous-même. Votre refus de signer cette motion de soutien et d’appel à candidature est-il le signe de cette constance ?

J’ai dit ce jour là que je reste égal à moi-même et je suis encore. Voyez-vous de la veille des indépendances jusqu’à ce jour, je n’ai jamais changé ma pensée, mon point de vue est resté le même, celui de la défense de l’intérêt général de tous les Camerounais. Voilà le point de vue que j’ai toujours défendu et que je continue de défendre. Je n’ai jamais caché cette opinion là et je préfère mourir plutôt que de changer mon point de vue. Tous ceux qui au Cameroun, œuvrent dans le sens de la défense de l’intérêt général, doivent compter sur mon soutien. Moi je ne soutiens pas et tant que je vivrais, je ne vais pas soutenir ceux qui luttent pour leurs intérêts personnels.

Doit-on considérer votre refus de signer la motion de soutien et l’appel à candidature de Paul BIYA comme le signe qu’il est temps qu’il passe la main ?

Non, à d’autres medias j’ai dit que c’est peut être très beau de penser qu’il doit passer la main. Mais  ce qu’il faut savoir c’est que la France depuis l’indépendance  nous empêche de préparer la relève.  C’est vrai 35 ans c’est beaucoup c’est trop pour un homme à ce poste de responsabilité là. Mais le véritable sujet c’est de savoir si nous avons pensé à la relève. Qui pour le remplacer à son départ ? Voilà mon véritable problème, où sont ceux qui doivent le remplacer ? Tous les braves camerounais qualifiés pour le remplacer sont exilés et par des mécanismes bien subtils empêchés de revenir au pays. On n’a pris aucune mesure pour assurer la relève.

A qui incombe le devoir de préparer la relève ?

A nous tous. C’est de la responsabilité de tous les citoyens camerounais.

Vous en tant que autorité traditionnelle, qu’avez-vous fait dans ce sens là ?

On ne nous a pas laissé libre de préparer cette relève. Aujourd’hui le Camerounais devait être capable de voir devant lui au moins une dizaine de personnalités hautement qualifiées pour assumer les fonctions de président de la république. Or en nous initiant et nous habituant à la culture du parti unique, on nous a privés de cette possibilité. On nous a politiquement éduqués à l’idée que dès que vous êtes nommés ministre, vous partez organiser la fête dans votre quartier pour dire merci à celui qui vous a choisi et c’est tout.

Penser qu’il n’y a personne ici au Cameroun pour remplacer Paul BIYA, n’est ce pas faire insulte aux différents Camerounais qui ont déjà déclaré leur candidature à cette fonction ?

Ecoutez ça me fait un peut rire ce que vous dites là. Je dois vous inviter à vous poser la question de savoir combien de personnes ont défilé en 1992 devant mon palais en qualité d’opposant ?  Où en sont-ils aujourd’hui ? Je considère personnellement tous ceux qui manifestent aujourd’hui et qui prétendent diriger le pays comme tous les autres.  Tous ceux que je connais depuis 1990 jusqu’à ce jour et qui ont défilé devant mon palais n’ont été que des gens  qui voulaient entrer au gouvernement. Et une fois cet objectif atteint, ils se sont sentis satisfaits et aujourd’hui c’est le petit peuple camerounais qui souffre. Tous ceux qui aujourd’hui s’agitent ne disposent d’aucune force, d’aucune capacité à gérer ce pays. Ils n’ont pas été préparés à cette haute fonction. Ce n’est pas leur faute. Ils sont plutôt des instruments que les puissances coloniales doivent manipuler et instrumentaliser à leur guise.

On ne vous a pas écouté depuis sur la crise dite anglophone. Quel regard portez-vous sur la nomination d’un anglophone au ministère de l’administration territoriale ?

Personnellement, lorsque je parcours l’histoire de Bonaparte qui a commencé en  1769 et dont on  a fini le récit en 2003, je pars de cet exemple pour dire que les hommes passent et le peuple reste. Rien ne doit arriver au Cameroun, les hommes doivent passer et le Cameroun lui doit rester. Nous qui sommes là aujourd’hui, nous sommes venus après les autres et après nous d’autres viendront. Aucun homme n’est éternel et ne peut rester éternellement là où il est. Pour ce qui concerne la question anglophone, il s’agit pour moi d’une question de la maison Cameroun, c’est une affaire de famille qui doit être arrangée en son sein. Ce problème n’est pas aussi grave qu’on veut nous le faire croire. C’est un problème qui peut très facilement se résoudre pour autant que les gens y mettent un peu de volonté. De mon point de vue, nommer un anglophone au ministère de l’administration territoriale ne constitue pas une solution.  Ce qu’il faut c’est dialoguer. Et dialoguer pour moi, c’est se mettre ensemble pour voir ce qui est bon et ce qui n’est pas bon et surtout mettre fin à cela. Je crois que dans l’ensemble, et il y a plus de dix ans, j’avais déjà fait état de tout cela. Il y a beaucoup de situations dans ce pays qui exigent qu’on s’y penche sérieusement pour nous mettre en sécurité. Je vous prends un petit exemple. Aujourd’hui il y a ceux qui ne parlent que de la décentralisation, c’est bien beau, et j’entends par décentralisation, l’auto gestion. Mais nous qui en parlons avec une certaine désinvolture, avons-nous pensé aux régions qui sont pauvres et qui ne disposent pas d’assez de ressources pour se prendre totalement en charge ? Avons-nous pensé à tous ces Camerounais des régions pauvres et défini ensemble ce que nous ferions d’eux une fois décentralisation devenue réalité ? Il y a donc beaucoup de problèmes dans ce pays et tous ne peuvent être résolus qu’au moyen du dialogue. J’ai souvent parlé  de la dépouille du tout premier président de la république du Cameroun qui n’est jamais revenue au pays, est-ce que cela est normal ? Moi qui suis une autorité traditionnelle, j’ai toujours pensé que sur le plan traditionnel cet état de chose porte préjudice au Cameroun. Les dépouilles des Camerounais, les plus anonymes pour certains, retournent au pays et pourquoi pas celle de notre tout premier président de la république ? LAMBERTON disait lors des indépendances que nous avons un caillou dans notre chaussure. Mais avons-nous déjà enlevé ledit caillou ? Il continue de nous faire mal et ce n’est pas en nommant un anglophone qu’on résout les problèmes. Nous devons absolument dialoguer pour mettre tout le monde en sécurité.

Entretien mené par Basile Honoré TCHUISSE

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