INTERVIEW : Charlie TCHIKANDA, Directeur Exécutif de la Ligue des Droits et Libertés(Ldl) : « Je rêve d’une jeunesse qui a enfin compris qu’elle doit sortir de sa torpeur et dire non quand il le faut »

Quel est, au terme de cet atelier de formation et de sensibilisation sur le plaidoyer pour une révision du système électoral au Cameroun, le sentiment qui vous anime, vous qui étiez la personne ressource ?

C’est un sentiment de très grande satisfaction qui m’anime et cela pour deux raisons au moins. D’abord parce que au niveau de la participation, nos attentes ont été largement dépassées. Nous avions planché sur une trentaine de participants au maximum et nous avons reçu un peu plus du double. A ce niveau là, nous sommes vraiment satisfaits. Nous sommes également satisfaits de la qualité des contributions et de la participation au débat. Le débat a été riche et constructif. Nous avons présenté les résultats de l’analyse que nous avons faite, mais ce n’était pas une parole d’Evangile. Ce qui nous réjouit, c’est que, bien que ce travail soit apprécié par tous les participants qui reconnaissent combien il était fouillé, ils ne se sont pas privés de faire des observations et de nouvelles contributions qui sont venues enrichir davantage notre analyse. Et en cela consiste notre second motif de satisfaction. Au total, nous disons que l’objectif qui était visé au cours de cet atelier a été largement atteint, nous avons présenté les différents manquements au code électoral actuel, nous avons présenté notre code alternatif et ce qui nous réjouit davantage, c’est qu’il y a des stratégies qui ont été mises en place pour voir quel est le prochain pas que nous allons faire après cet atelier.

D’où vous est venue l’idée de vouloir repenser le code électoral camerounais et lui proposer un code alternatif ?

Vous savez, la Ligue des Droits et Libertés est membre du réseau Dynamique Citoyenne depuis 2006. Mais avant cette date, nous nous sommes impliqués dans les questions électorales depuis 1997 avec le Pasteur Norbert KENE. C’est lui qui nous a incités à nous intéresser aux questions électorales. Depuis cette date, nous ne nous sommes plus départis des questions électorales. A chaque élection, la Ldl, déploie les observateurs électoraux qu’elle envoie par ses propres moyens sur le terrain, et depuis cette date nous produisons des rapports d’observation électorale. C’est fort de cette expérience, Dynamique Citoyenne dans sa stratégie a voulu promouvoir les ressources internes. Parce que ce code électoral analysé pouvait faire l’objet d’un appel à proposition par de grands experts. Mais Dynamique Citoyenne a voulu faire un code électoral en promouvant l’expertise interne. Comme la Ldl est membre du réseau Dynamique Citoyenne et qu’elle dispose de l’expertise suffisante et qualifiée, elle a pris le relais, elle a pris cette proposition à bras le corps. Et si vous regardez l’équipe qui a conduit le travail, vous n’y trouvez qu’un regard extérieur. Il s’agit de monsieur NGNEPI Guillaume, qui n’est pas de l’association. Mais tous les autres membres de l’équipe sont tous des cadres de la Ldl, monsieur WASNYO Samuel est un ancien président du conseil de direction de la Ldl. Nous avons voulu valoriser l’expertise interne et aujourd’hui tout le monde peut voir à quel niveau se situe la Ldl. C’est une expérience réussie pour nous.

Vous avez, et en cela vous avez raison, présenté le peuple camerounais comme étant suffisamment apathique. Pensez-vous donc avoir aujourd’hui constitué une masse critique suffisante pour sortir ce peuple de sa torpeur ?

Non nous ne voulons pas jouer un rôle ponctuel. Ceci est exclu. Nous sommes engagés dans cette bataille pour deux raisons. Nous voulons montrer aux acteurs de la société civile par notre engagement que, vous ne pouvez pas prétendre questionner les politiques publiques sans être politique vous-même. Ce que nous refusons c’est d’être partisan. Voilà le message que nous voulons faire passer. Maintenant, sur les questions de citoyenneté, nous devons nous engager et c’est une bataille que nous soutenons. Nous avons même dans notre organisation, une unité qui fait de la citoyenneté et dans les prochains jours, nous allons entrer en contact avec Zenü Network qui est très avancé dans cette thématique pour voir comment nous pouvons conjuguer nos efforts pour mener à bien cette lutte pour la citoyenneté. C’est l’un des aspects les plus importants pour nous. Si nous construisons une bonne citoyenneté, je suis sûr qu’il y a un certain nombre de tares et de travers qui limitent notre société que nous aurons vaincus. C’est cela notre but. Et si vous voyez, nous avons insisté sur trois recommandations fortes : éducation, mobilisation et sensibilisation. Voilà les maîtres mots pour que nous puissions constituer ce que vous avez appelé tantôt la masse critique. Il faut aller à la base et aujourd’hui nous constatons que la jeunesse, et ce n’est pas une insulte à son endroit, c’est un fait, elle manque cruellement de repère. Ce qu’on considère comme repère est quelque chose de brouillé. Un repère qui se réfère à la puissance économique, au copinage, à tout ce qui est ténébreux. Or il existe des repères positifs et ce sont ceux là que nous voulons indiquer à la jeunesse. Nous voulons les détourner des faux repères et les inciter à copier des modèles et des repères basés sur l’effort, le travail. Voilà le chemin sur lequel nous sommes engagés. Il faut que la jeunesse comprenne que si elle ne s’engage pas sur le champ politique, elle est perdue. Elle doit savoir qu’elle ne peut pas revendiquer de meilleures conditions de scolarisation sans questionner le politique. Et pour le questionner, elle doit s’engager et s’imprégner de toutes ces questions. Donc cette apathie citoyenne qui se couple d’une apathie politique, il faudrait bien qu’on la transcende. Voilà donc l’objet de la lutte de la Ldl et de Dynamique Citoyenne. On va partir de quelque part et nous pensons que la région de l’Ouest est bien partie pour être le tremplin de ce combat.

A propos de jeunes, on a constaté qu’ils étaient bien représentés en salle. Comment avez-vous procédé pour les avoir avec vous un jour où ils sont supposés être en classe ?

Nous avons simplement adopté une stratégie qui a consisté pour nous à aller vers les associations de jeunesse pour leur donner des invitations, leur parler, aller dans les milieux universitaires, leur parler et leur expliquer le bien fondé de leur engagement citoyen. C’est vrai qu’il y a eu des jeunes, mais nous sommes toujours restés un peu sur notre faim car nous attendions un peu plus que ce que vous avez vu. Mais c’est déjà bien que vous ayez noté la présence de ces jeunes dans la salle. Nous avons un travail de longue haleine à mener auprès d’eux. En même temps que nous travaillons avec les jeunes, il y a une catégorie ou un pan de la jeunesse que nous ne devons pas négliger. Il s’agit des associations de type communautaire. C’est à ce niveau aussi que se trouve le problème et nous devons pénétrer ces associations communautaires pour leur parler de la culture politique et surtout de la culture citoyenne. C’est pour nous un vaste programme et nous pensons qu’avec Zenü Network nous pouvons créer une synergie pour être beaucoup plus présents sur le terrain.

En votre qualité de leader dans la société civile, vous n’êtes pas un peu jaloux du degré d’engagement de vos pairs de l’Afrique de l’Ouest largement supérieur au vôtre ?

Je dois même dire que c’est précisément parce que nous sommes confrontés à l’expérience des nos amis de l’Afrique de l’Ouest que nous comprenons que nous avons des limites. Ces limites nous devons les transcender pour aller de l’avant. Jusqu’à présent, nous avons ici en Afrique Centrale et au Cameroun, fait une société civile de bureaux, de salles de conférences, des ateliers. Nous estimons aujourd’hui que c’est sans doute payant, mais cela a de nombreuses limites. Il faut aller au-delà des ateliers, des conférences publiques et descendre sur le terrain pour toucher des gens, pour construire des synergies avec les leaders communautaires et ces leaders on les trouve un peu partout, chez les artistes par exemple. Vous avez vu combien important a été le rôle joué par les artistes dans le film sur la société civile sénégalaise que nous avons présenté. Une synergie est nécessaire entre les artistes, les associations communautaires, la société civile et les partis politiques. Si nos pairs de l’Afrique de l’Ouest ont une grande longueur d’avance sur nous, c’est qu’ils ont transcendé le fameux adage très connu ici chez nous qui voudrait que quand on est de la société civile, on est par conséquent apolitique. Moi je ne suis pas apolitique, la Ldl n’est pas apolitique, elle est non partisane. Je ne peux pas questionner les politiques publiques sans comprendre la politique du pouvoir ou des partis politiques. Donc que je ne suis pas apolitique. Il faut absolument transcender cette façon de voir les choses si nous voulons rattraper nos amis de l’Afrique de l’Ouest. C’est un message que nous devons faire passer car on ne peut pas être électeur et dire qu’on est apolitique, car comment allons nous opérer nos choix ? L’Afrique de l’Ouest a aussi de l’avance sur nous parce qu’elle sait capitaliser ses échecs, ce qui n’est pas notre cas. Nous voulons toujours dès le départ, réaliser nos objectifs à cent pour cent, au point de les fabriquer. Nous devons apprendre à capitaliser nos échecs et rebondir là-dessus.

Quel peut donc être à vous écouter votre rêve le plus ardent ?

Mon rêve pour être honnête, c’est de voir la jeunesse camerounaise sortir de sa torpeur. Quand je regarde cette jeunesse aujourd’hui, je me dis que, si à mon âge et ce ne sont pas des fleurs que je me jette, je peux encore faire ce que je fais et penser comme je pense, mon rêve le plus ardent, c’est d’être un repère pour notre jeunesse. Quand je parle de l’âge ici je ne pense pas à l’âge biologique mais bien à l’âge mental. J’ai aujourd’hui l’âge mental d’un jeune de trente ans et je veux que les jeunes suivent cet exemple là. Mon rêve est d’amener les jeunes à sortir de leur torpeur et de se poser la question du sens qu’ils entendent donner à leur existence. Si je parviens à les sortir de cette léthargie et indifférence vis-à-vis de la chose publique, alors je pense que mon rêve sera réalisé.

Entretien conduit par Dexter NANA

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